Depuis cent jours à compter de lundi, le destin du couple Strauss-Kahn a basculé… Récit.

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Cela fait quatorze semaines que Dominique Strauss-Kahn et Anne Sinclair vivent un huis clos forcé aux États-Unis. Dans leur prison dorée de TriBeCa, un quartier chic au sud de Manhattan, ils ont assisté impuissants à leur propre chute. Quelques rares intimes ont franchi le seuil du désormais célèbre 153 Franklin Street et connaissent les secrets de la town house new-yorkaise… Comment le couple a-t-il traversé ces quatre mois ? Dans quel état d’esprit sont-ils à l’aube du “verdict”? Récit en cinq actes d’un été horribilis.

La chute (14 au 26 mai)

Les amis de DSK se souviendront toute leur vie de cette longue nuit du samedi 14 mai et des jours qui ont suivi. Des menottes dans le dos. Son regard de fauve traqué. La chute de leur champion est vertigineuse. “Une sorte de cauchemar éveillé”, se souvient un des proches. “Le premier message qui est venu de lui, a été court et simple : “Dis aux copains de ne pas croire ce qui est écrit dans les journaux”.” Les strauss-kahniens du premier cercle sont persuadés que “Dominique n’est pas un violeur”. “On s’est convaincus sans peine qu’il était victime d’une manipulation. Mais on a compris très vite que l’enjeu n’était plus la politique, mais sa propre liberté.”

Anne Sinclair, devenue “Anne Courage” pour le clan, arrive à New York et prend les choses en main. “Ce sont sûrement les pires moments. Elle s’est battue pour trouver un logement. Elle en avait déniché un dans le Bronx, mais qui avait un jardin. Le juge a considéré les risques de fuite trop importants… Puis il y a eu l’appartement à deux pas de Central Park, mais les voisins ont eu peur. C’était le bannissement…”

Patrick Bruel, qui fêtait son anniversaire avec Anne Sinclair le soir de l’arrestation de DSK, apporte son aide : “Il a mis tout son réseau du show-biz à leur service, raconte Renaud Revel*. Mais en vain”. À Paris, Stéphane Fouks, le patron d’Euro-RSCG, spécialiste de la communication de crise et ami intime du couple, élabore une formule en défense : “Cela ne correspond pas à l’homme que nous connaissons”. Dans ce tourbillon, DSK est sonné. “Il était interloqué, incapable de penser à autre chose. Il nous écoutait à peine, obnubilé par ce qui lui arrivait.” À tous, il répète la même chose : “Cela va prendre du temps, mais vous verrez, ce n’est pas ce qu’ils disent.”

L’abattement (du 26 mai au 1er juillet)

"La deuxième phase s’est ouverte quand ils se sont installés dans la maison de TriBeCa", racontent les proches. Le 26 mai, le couple débarque sous les caméras du monde entier. Depuis l’arrestation, il s’est écoulé douze jours. Ils détestent l’endroit. "Même pour eux, 50.000 dollars par mois, c’est cher!" glisse un socialiste. "Ils se sont d’abord interdit de lire les journaux et de regarder la télé", assure un proche. Les jours défilent. Monotones. "Anne est restée combative… Elle organise des cours de gym pour le couple. Bien sûr, elle est passée par des phases terribles, mais elle était comme un chef de guerre." "Lui est lentement sorti de sa torpeur… C’est la période où il s’excuse beaucoup. Il s’en veut de nous avoir tous “mis dans ce merdier”." Strauss-Kahn passe alors par des hauts et des bas "effrayants". Avocats et amis le ménagent.

L’ex-patron du FMI appelle Martine Aubry, Laurent Fabius et même Ségolène Royal. Les trois entendront ses excuses… Mais “pas Hollande”. “Ils ne se sont pas parlé”, confirme Stéphane Le Foll, le bras droit de François Hollande. “Nous les strauss-kahniens, on se sentait alors comme les soldats de terre de l’armée chinoise, enterrés avec lui”, résume un compagnon de route. “Le moral de tous était au plus bas, mais pour lui, étonnamment, les choses semblaient aller un peu mieux… Au téléphone avec lui, on avait l’impression que l’équipe de détectives de ses avocats avait découvert des éléments nouveaux sur l’accusatrice”, se souvient un proche.

À New York, à la demande du couple, les visites sont rares et triées sur le volet. François Pupponi, le maire de Sarcelles, envisage de venir lui rendre visite avec quelques représentants de son comité de soutien. L’idée est abandonnée. Jean-Pierre Elkabbach, le journaliste d’Europe 1, est l’un des rares à pénétrer dans l’intimité de TriBeCa, le week-end du 24 juin. Dans l’avion du retour, il se distrait en visitant l’A380. Mais il rentre le cœur lourd. À son retour, il confie à quelques proches son inquiétude pour “un Dominique” très “affaibli”. Seul, l’ancien champion de la gauche aligne les parties d’échecs sur son iPad. Anne Sinclair garde la tête haute.

Après un bref aller-retour à Paris pour assister à la naissance de sa petite-fille, elle retourne à New York et elle sort du domicile à pied sans jamais tenter de se cacher. Il faut faire taire les vilaines rumeurs de rupture qui courent dans la capitale française. Elle aurait ôté son alliance, croit savoir les magazines people, photos à l’appui. Pourquoi reste-t-elle ? Que savait-elle de ses frasques ? Ses amies s’inquiètent. “Je ne me suis jamais exprimée pour ne pas la gêner, confie alors la philosophe Élisabeth Badinter, mais si elle est attaquée je prendrais sa défense.” “Anne a pris fait et cause pour Dominique, elle ne le lâchera jamais dans la tourmente”, certifie alors une autre amie.

L’euphorie (1er au 8 juillet)

Aussi soudainement qu’il avait éclaté, l’orage semble s’éloigner comme par miracle. Le 1er juillet, le couple ressort tout sourire du tribunal à l’issue d’une audience surprise. DSK est libre de ses mouvements. Le procureur de New York, dans une lettre adressée aux avocats de Strauss-Kahn, explique que Nafissatou Diallo a menti à plusieurs reprises sur sa vie et sur les conditions de l’agression. À Paris, les élus Jean-Marie Le Guen et Michèle Sabban, deux fidèles lieutenants, sont les premiers à crier victoire et reparlent de la course présidentielle. Depuis New York, DSK calme aussitôt le jeu. “Autant au début, on était plus abattus que lui, autant là, on était plus euphoriques. Il a tout de suite dit : “Ne vous emballez pas, il faut encore être extrêmement prudent”.” Strauss-Kahn passe même quelques coups de fil et demande “gentiment mais fermement” à ses supporters “d’arrêter de plaider pour son retour”.

Ses stratèges de la communication imaginent pourtant un scénario : avant de revenir en France, il ferait un détour par Washington pour dire au revoir à ses collaborateurs du FMI. “Ensuite, il rentrera mais il ne s’exprimera pas tout de suite, c’est un homme blessé qui a traversé une terrible épreuve. Il doit réfléchir, analyser et digérer ce qu’il vient de traverser”, prophétise un communiquant dans l’euphorie. “C’était une erreur d’analyse, admet aujourd’hui l’entourage. Dominique, lui, n’a jamais cru que cela serait rapide.” Le 8 juillet, le parquet de Paris ouvre une enquête sur la plainte Banon.

Le piège (8 juillet-27 juillet)

À TriBeCa, même si la prudence reste de mise, le moral est remonté. “Dominique et Anne” se sont remis à lire les journaux et à regarder la télévision. Las. Ils assistent donc en direct à l’explosion de la bombe Banon. Une bombe à retardement. Depuis 2003, la jeune femme dit qu’elle a été agressée par DSK. “Dominique est toujours resté d’acier, il a longtemps balayé le cas Banon d’un soupir. Mais on a compris, avec le réveil de cette affaire, qu’on ne le lâcherait plus en France, qu’on avait envie de le tuer définitivement”, analyse un strauss-kahnien. L’amertume est profonde. “C’était donc cela, le feu nucléaire que l’Élysée nous avait promis, siffle ce proche. On s’y était préparés, mais l’affaire Banon, sans l’affaire de New York, on l’aurait parfaitement gérée.” “On savait que, depuis des mois, des contacts avaient été pris discrètement entre les amis du président et la mère et la fille Banon…”, poursuit une autre source.

Le piège Banon a des conséquences plus “personnelles” pour DSK. Anne Sinclair accuse le coup. Ses amis ont “senti de la tension chez elle. Elle est devenue amère, a dressé la liste de ceux qui en avaient trop fait et de ceux qui n’en ont pas fait assez, reprochant la faiblesse de la contre-attaque”. Anne Sinclair, en tête, croit davantage encore à un complot politique. “Comment expliquez-vous que l’affaire Banon ait été évoquée par un adjoint du procureur dès la première audience, le dimanche 15 mai, pour obtenir l’incarcération de Dominique ? Qui avait pu l’informer ? Des policiers américains ayant des connexions parisiennes ?”, s’insurge un fidèle.

Les révélations de L’Express alimentent aussi le soupçon. Le directeur du magazine – “un proche de Carla Bruni”, raille-t-on chez DSK –, connaît très bien Tristane Banon. Autre soupçon de complot : les liens familiaux entre Tristane Banon et un membre du gouvernement, Pierre Lellouche : “Ces rumeurs sont scandaleuses, s’insurge l’intéressé, actuel secrétaire d’État au Commerce extérieur. Je ne connais pas Tristane Banon, c’est la demi-sœur de mon ex-femme dont je suis divorcé depuis dix ans.” “L’affaire Banon est un tournant, explique un proche du couple. Elle a tué toute idée de retour… C’est le moment où Anne a changé. Elle a été meurtrie.”

Puis le 27 juillet, elle découvre ensuite les secrets de Marie-Victorine M., une jeune Sarcelloise d’origine congolaise, fille d’un ancien élu du conseil municipal de DSK. “Une nouvelle crise pour le couple Strauss-Kahn, admet un proche. Mais au fond, avec Marie-Victorine, cela s’est terminé parce que Dominique aimait sa femme et a préféré rester avec elle. Point. Cela montre qu’il est juste un coureur de jupons, à la française… pas un violeur”, assène ce fidèle. N’empêche, pour Anne Sinclair, l’étalage de leur vie privée est un nouveau calvaire.

L’attente (depuis début août)

Au mois d’août, quelques rares proches ont fait le déplacement à New York. “Dominique a fait passer le message qu’il ne voulait pas de défilé”, glisse une source qui, sur un signe de DSK, aurait pris le premier avion pour JFK. “C’est un joueur d’échecs et, dans cette partie, il joue sa vie. Son jeu est de ne rien dire. Limiter le nombre de ses visiteurs, c’était limiter les indiscrétions. Anne aussi s’est mise à moins parler au téléphone.” Discrètement, les époux Strauss-Kahn ont pris dix jours “seuls” en balade, “quelque part aux Etats-Unis”. Ils sont passés inaperçus dix jours durant, dans un hôtel à l’autre bout du continent américain. “Anne est très maternelle avec lui. Ils se sont repliés, comme on fait le gros dos pour mieux affronter l’orage et les coups.”

Et la suite? “Je vous jure que personne ne sait ce qui va se passer mardi… Dominique semble serein, calme.” Mais au téléphone, DSK a répété ces derniers jours qu’il ne savait pas ce qu’allait décider le procureur. Peut-être sera-t-il dans l’avion dès cette semaine. En route pour Paris ? Ou pour de longues vacances…

* Coauteur avec Catherine Rambert de Madame DSK, un destin brisé, First Éditions, 288 p., 19,90 euros.

Marie-Christine Tabet et Laurent Valdiguié -

Source : Le Journal du Dimanche

samedi 20 août 2011